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    a toujours été là, latente, lancinante. J'ai tenté de la taire, la distraire, l'étouffer. Et puis j'ai pensé  - L'expier.

     

    Désormais, je ne veux plus d'elle. Qu'elle quitte mon corps, je ne veux plus m'y habituer.

     

    Et si elle témoigne de jolies choses, tu as saboté leur souvenir par ton silence, par ta fuite, par ton déni.

     

    Une fois de plus, une fois de trop.

     

    Et que la rancoeur a supplanté la beauté, elle l'a gangrénée. 

     

    Pourtant, ce n'était pas une erreur. Les erreurs ne s'étirent pas dans le temps, les erreurs sont hideuses. Les erreurs n'ont ni ces yeux, ni ces gestes-là.

     

    Mais je ne t'apprends rien, je sais que tu sais tout ça.

     

    Tu m'as demandé si je t'en voulais, je t'ai dit non parce qu'effectivement non. Mais maintenant oui parce qu'effectivement, maintenant oui. 

     

    Je t'en veux précisément pour toutes ces raisons. Parce que je ne comprends pas comment tu peux sciemment ignorer tout ça, faire comme si de rien, compliquer et nier ce qui était pourtant d'une simplicité et d'une évidence absolue.

     

    Et je t'en veux surtout très fort d'arriver à m'oublier alors que moi je n'y parviens pas.

     


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    un hurlement félin perçant la quiétude de ce dimanche après-midi. 

    – Sérieux change ta sonnerie, ça agite les animaux !

    Je sais que c’est lui. Ça ne peut être que lui. L’air de rien, j’alourdis le pas pour ralentir le mouvement qui viendra mourir sur le téléphone qui trône sur la table du salon.

    Ses mots apparaissent.

    - Alors il n’a pas oublié, songe-je.

    Plus tard, hurlement félin bis. Il m’attend dehors. Tachycardie.

    Je presse le pas, inspire, expire. Au loin, il esquisse un sourire. J’approche, j’évite ses yeux. Non en fait je veux voir. Il est beau, terriblement beau. Comment ai-je pu en douter. Comment ai-je pu oublier.

    Il ouvre la portière et je me glisse sur le siège. Il démarre, le silence.

    Quelques mots viennent, s’échangent, maladroits. Sans jamais évoquer pourtant le cœur de notre préoccupation principale.

    On se perd sur une route de campagne à la recherche d’un bout de soleil.

    Une fois garés, il dit – tu as soif ? et me tend une bière. J’hésite et me demande si c’est un piège. Il n’a pas l’air de relever quoi que ce soit. Sait-il que l’alcool est proscrit pendant la grossesse ?

    On y vient.

    - Alors comment s’est passé ton rendez-vous, tu as vu la sage-femme ?

    -      -  Je n’y suis pas allée.

    -      - Comment ça ? Pourquoi ?

    -      -  Parce que je suis allée à l’hôpital.

    (…)

    -       - À l’hôpital, pour quoi faire ??!

    -        Je le regarde, ses yeux sont humides, il paraît inquiet. Je baisse la tête, dissimule mon visage entre les cheveux. Il répète :

    - Q  - Qu’est-ce que tu es allée faire à l’hôpital ??!

    -      -  Je…

           (...)

    -       Tu.. tu as avorté ?

     (…)

    -      -  Oui. 

           Et là, tout s’est emmêlé dans ma tête. Je n’ai même pas remarqué le soleil qui au loin s’éteignait face à nous.

    J’ai senti qu’il était profondément ému, troublé, décontenancé. J’ai lu dans ses yeux que malgré l’évidence de ce choix rationnel, son cœur lui avait murmuré quelque chose.

    (...)

    -      Quelque part, je suis soulagé.

    Ces mots sonnaient faux. Ils suintaient l’auto-persuasion. On s’est entendus. Au delà des mots, nous étions sur la même fréquence. La même envie, la même peur, la même douleur.

    Il caressait mon genou tendrement, avec pudeur, en disant qu’il aurait voulu être là, présent pour moi, m'aider à traverser cette épreuve et d'ajouter :

    -       - J’avais peur que tu m’en veuilles.

    -       - T’en vouloir de quoi ?

    -       - Je sais pas.

    -      -  Je ne t’en veux pas, c’était un accident. Ça arrive les accidents. Toute cette histoire n’est pas due au hasard, le fait de se revoir après tant d’années et que ce soit arrivé avec toi, tu vois. Et ce qui est fou, c’est que ça aurait été avec un parfait inconnu, j’aurais pas hésité une seconde. Mais là tu vois… le fait que ça soit toi...

    -       - Oui, j’ai compris que t’avais hésité.

    (…)

    -       - À quoi tu penses ?

    -       - À ce que tu viens de dire. Il s’est rapproché doucement pour me serrer fort contre lui.

    -       - J’ai tellement envie de prendre soin de toi, de te protéger.

     


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    décidément je ne m’y fais pas. Il est sorti boire un coup avec des amis connexes.

    – Ça lui changera les idées, songe-je.

    J’essaie vaguement de combler l’espace et le temps en regardant quelques épisodes de Friends, je lis, j’actualise Facebook, Instagram. Taire ce fourmillement interne.

    Hier soir, on est sortis au cinéma. On a marché dans la nuit froide et la fumée de sa cigarette m’incommodait. Quand le film a commencé, j’ai pleuré. Je pleure rarement, ça m’arrive quand je suis vraiment triste, je suis rarement vraiment triste.

    Ce matin, je me suis levée en ayant une envie furieuse de salé et j’ai accompagné mon café d’un jambon-beurre-emmental. Et puis j’ai reçu son petit message et j’ai encore pleuré. J’ai pensé à la distance et puis à cette folle re-rencontre. Ses yeux, son sourire, ses baisers, son corps, son étreinte.

    J’ai vu défiler dans ma tête cette nuit surréaliste où il disait qu’il me trouvait belle et qu’il me désirait à l’infini. Cette nuit où dans ses bras j’ai pensé « Je suis enceinte » et où je me suis dit juste après « mais non c’est impossible ». Quand soudain.

    Sur le canapé, figée, glacée, transie par cette pensée. Je n’écoutais plus le flot de paroles qui émanait du poste de télé. Le temps s’est arrêté.

    Les pleurs, encore, les sanglots. Comment ai-je pu. Nier cette vie et m’abandonner. Sans penser au reste, sans penser tout court. Envoyer valser les principes, la morale, la bienséance et rentrer sans regrets, aucun.

    Dans l’avion du retour, la seule chose qui me donnait la nausée c’était de retrouver ce quotidien, cette routine plate et morne quand je venais de me sentir si vivante.

    Quand il est venu me chercher à l’aéroport, il a tout de suite identifié le malaise et a dit – tu es différente.

    Je n’ai pas pu lui mentir, j’ai arrêté de mentir. Sortir de ce déni. Et je lui ai tout déballé. Tout, tout, tout. Tant de choses refoulées depuis tant d’années.

    Ça lui a fait mal mais il a dit qu’on le surmonterait. Mais déjà, je n’y croyais plus, j’avais abandonné. Il disait – Ça ira et cherchait à se culpabiliser.

    Ce soir, je me suis dit qu’il était temps d’affronter ce qu’au fond de moi je savais déjà. Cette intuition étrange que j’avais ressentie, dévoiler cette certitude déguisée.

    J’ai tremblé en ouvrant le paquet, j’ai tremblé en me concentrant sur l’orientation du fluide, j’ai tremblé encore en posant le stick et en attendant que les trois minutes s’écoulent. C’est long trois minutes. Infiniment long. Quand soudain.

    Je suis enceinte. Je souris, je renifle, je tremble.

     


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  • #13

     

    La parents, la petite soeur-enfant. Un aéroport vitré, tout juste sortis de l'avion. Statiques et muets devant le paysage blanc qui s'offre à nos yeux émerveillés de l'autre côté de la vitre. "Voilà, c'est chez moi, ça fait bizarre de le dire mais c'est ici chez moi désormais". Je précise que la neige est arrivée bien plus tôt que prévu et leur demande s'ils sont bien équipés. À l'extérieur, il ne fait pas froid, je pense "tant mieux". C'est beau, silencieux. Nous avançons en trainant nos valises dans la neige et au fur et à mesure de notre avancée, on distingue le paysage enfoui sous le blanc. Un peu plus loin, deux ou trois petites filles aux boucles blondes et à l'air malsain jouent autour d'une table de jardin en bois. J'interagis avec l'une d'elle mais j'ai oublié la teneur de nos échanges. Nous regagnons la maison, le soleil apparaît, la neige fond et laisse se dévoiler de vastes étendues vertes. La parentalité s'affaire à l'intérieur. Lisou patiente sagement sur la terrasse. Maman lui apporte son repas. L'odieuse gamine réapparaît et plonge sa main sale dans l'assiette en malaxant brutalement les frites tout en ricanant. Excédée par ce comportement insensé, je l'attrape par le col et la traine jusqu'à sa maison, pour expliquer - en anglais - à ses parents qu'elle est odieuse et malpolie et que jouer avec les frites des autres, qui plus est quand on a les mains sales, ça ne se fait pas.


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    Ses yeux n'ont pas la même couleur que les tiens. Ils sont beaucoup plus clairs, ils n'ont rien à voir. Mais quand je les regarde, c'est drôle parce que c'est toi. Comme un filtre transparent qui viendrait se coller sur son visage et qui prendrait son corps pour t'animer. Quand il parle, sa voix m'est étrangère. Je ne me souviens plus de la tienne, j'essaie du mieux que je peux de me concentrer mais rien y fait, j'ai oublié. Alors je ne l'écoute pas.
     
    L'homme au pas pressé devant moi porte un t-shirt jaune et un sac à dos bleu, avant de traverser la rue il tourne la tête, c'est toi. Tu as grossi et coupé tes cheveux. Je te vois tous les jours, plusieurs fois. Je t'ai vu vieux, femme, touriste, vendeur de cacahuètes, enfant, maigre, chauve. 
     
    À chaque fois un peu flou mais tu es là. Et je te regarde.

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